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Petit historique du groupe de métrique

lundi 3 décembre 2007, par Philippe Brunet

Le séminaire, qui s’est tenu ces dernières années à l’ENS puis à l’EPHE, après que Jean Irigoin eut arrêté son cours de métrique en 1999, est parti de mes recherches doctorales, qui avaient donné lieu à une thèse soutenue en 1992 à Paris IV, sous la direction de Jean Irigoin, Le vers dactylique lyrique dans la tragédie grecque.
A l’époque, Patrick David, mathématicien de l’ENSEA, avait conçu un logiciel, intitulé Scande, qui avait le mérite de scander l’Iliade en 15 minutes. Le logiciel faisait des paris à partir de coefficients que nous pouvions modifier librement. Naturellement, si l’on interdisait au logiciel de scander longue une syllabe brève, il générait un fichier d’erreurs, contenant tous les vers qui présentaient cette particularité.

Du coup, quand nous avons commencé à nous réunir pour scander des textes lyriques et poétiques en général, ce statut des vers rejetés nous avait paru particulièrement intéressant. Nous utilisions même le logiciel avec ce but principal : exclure des exceptions, dont le statut nous paraissait éminemment délectable.
A cette époque, Jean Letrouit commençait à réfléchir à ce statut des exceptions. Yann Migoubert commençait son enquête sur la Batrachomyomachie. D’autres auditeurs du séminaire s’intéressaient à tel type d’hexamètre, dont nous pouvions sélectionner le corpus grâce au programme.

Par la suite, passant d’Homère à Pindare et aux Tragiques, non sans quelques incursions dans le domaine de l’harmonie musicale grecque avec François Cam, le groupe n’a cessé de travailler sur des textes de facture très diverse. Mais nous n’avons jamais cessé de revenir aux principes de la prosodie, et aux traits de la méthode d’analyse, avec ses implications institutionnelles. En fait, nous n’avons jamais quitté vraiment Homère et la prosodie dactylique, qui nous servaient de terrain premier d’investigation, d’où nous tirions l’essentiel de notre méthodologie.
Aussi lorsqu’en 2000, Emmanuel Lascoux a commencé à étudier au sein du groupe l’intonation homérique, c’était sur un terrain très affiné par quelques années d’études de l’hexamètre et de la quantité syllabique.

Parallèlement à ces études théoriques, encouragé par Jean Irigoin, j’avais pratiqué la restitution orale auprès de Stephen G. Daitz. La théorie ne pouvait s’accroître sans se confronter à l’expérimentation. Ce furent celles du théâtre Démodocos à partir de 1995. Sans un travail continuel de récitant, sans une pratique d’acteur qui remet toujours en question les assertions du dogmatisme théorique, nous n’aurions pas fait avancer les principes de notre analyse.

C’est ainsi que se sont forgées nos notions fondamentales :
syllabe longue par nature, syllabe longue par fermeture, syllabe longue par privilège rythmique, par lesquelles Homère crée de la forme avec du multiple, non pas avec du schéma préexistant. A cette analyse de la structure syllabique, mise en relation avec les données mélo-rythmiques, E. Lascoux a noué indéfectiblement sa "tonotopie" (L’intonation dans les poèmes homériques, thèse soutenue à l’université de Rouen en 2003), essentielle pour valider dans l’analyse stylistique les émotions éprouvées par les récitants et leur public, pour mettre en rapport le temps du chant et l’instant marqué de la pulsation.

Le grec d’Homère, devenu langue privilégiée pour les aèdes, et objet particulier de l’analyse automatique, pouvait être étudié de plus en plus près. Ce fut l’objet du travail de Gilles de Rosny, qui ne pouvait se contenter de refaire le logiciel de Patrick David, mais qui devait prendre en compte cette fois la quantité vocalique et l’intonation. Ce travail en cours, commencé en 2006, Scande&Chante, a déjà fourni les mêmes résultats (tris, sous-corpus) que le logiciel antérieur. Il offre en plus la possibilité d’affiner la scansion, en offrant des analyses musicales, rythmiques, tonotopiques, qui aideront considérablement les futurs philologues et aèdes.

Au terme de cette recherche, dont le présent site portera les travaux, les contradictions éprouvées dans l’étude nous ont conduit à distinguer la métrique, la rythmique, et le mélos des mots. Une analyse purement quantitative ne parvient pas à expliquer les phénomènes rythmiques. Une analyse purement rythmique qui n’entendrait pas les intonations serait sourde au langage et à ses significations. Derrière la métrique se cache un philologue souvent effarouché par les questions musicales ; derrière la rythmique se cache un musicien habituellement paralysé par la routine scolaire et universitaire ; derrière le mélos se cache un interprète, qui seul peut tenter une synthèse, et aller plus loin.

Philippe Brunet

professeur à l’université de Rouen

Messages

  • J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre billet ; j’ai entendu parler de votre travail, en particulier par le biais du groupe DAMON.
    Je m’intéresse pour ma part à la relation entre rythme musical et rythme oratoire (dans la prose latine) : à l’héritage de la théorie musicale grecque dans la rhétorique latine classique, et inversement, à l’influence de la théorie (et de la pratique) oratoire latine dans le répertoire chrétien du Haut Moyen-Âge.
    Je participe à la prochaine réunion DAMON aux Diablerets, il me semble que votre équipe y sera aussi, ou je me trompe ? Je serais ravie en tout cas de discuter avec vous,
    Amitiés,
    Marie Formarier
    PS : vous pouvez m’écrire à formariermarie(arobase)gmail(point)com

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