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parcours 2 : mélisme ascendant sur élément vocalique long en Thesis

lundi 9 juin 2008, par Emmanuel Lascoux

1) Dans notre passage du parcours 1 :

Odyssée, chant 9, vers 19-28 :

9 εἴμ᾽ Ὀδυσεὺς Λαερτιάδης, ὃς πᾶσι δόλοισιν

10 ἀνθρώποισι μέλω, καί μευ κλέος οὐρανὸν ἵκει.

11 ναιετάω δ᾽ Ἰθάκην ἐυδείελον· ἐν δ᾽ ὄρος αὐτῆι

12 Νήριτον εἰνοσίφυλλον, ἀριπρεπές· ἀμφὶ δὲ νῆσοι

13 πολλαὶ ναιετάουσι μάλα σχεδὸν ἀλλήληισι,

14 Δουλίχιόν τε Σάμη τε καὶ ὑλήεσσα Ζάκυνθος.

15 αὐτὴ δὲ χθαμαλὴ πανυπερτάτη εἰν ἁλὶ κεῖται

16 πρὸς ζόφον, αἱ δέ τ᾽ ἄνευθε πρὸς ἠῶ τ᾽ ἠέλιόν τε,

17 τρηχεῖ᾽, ἀλλ᾽ ἀγαθὴ κουροτρόφος· οὔ τοι ἐγώ γε

18 ἧς γαίης δύναμαι γλυκερώτερον ἄλλο ἰδέσθαι.

reprenons la première liste établie au point 1 :

vers 9 εἴμ᾽ / Ὀδυσεὺς / πᾶσι /

vers 10 ἀνθρώποισι / καί / ἵκει /

vers 11 ἐυδείελον / αὐτῆι /

vers 12 Νήριτον /νῆσοι /

vers 13 πολλαὶ / ἀλλήληισι /

vers 14 Δουλίχιόν τε /ὑλήεσσα /

vers 15 αὐτὴ / χθαμαλὴ / κεῖται /

vers 16 ἠῶ / ἠέλιόν τε /

vers 17 τρηχεῖ᾽ / ἀγαθὴ / ἐγώ /

vers 18 ἧς / γαίης / γλυκερώτερον / ἄλλο

et enlevons tous les mots à mélisme descendant sur voyelle longue ou diphtongue. Voici notre nouvel ensemble, celui des mots portant un oxyton ou un baryton [1] sur élément vocalique long (voyelle longue ou diphtongue)

vers 9 εἴμ᾽ / Ὀδυσεὺς

vers 10 ἀνθρώποισι / καί / ἵκει /

vers 11 ἐυδείελον /

vers 12 Νήριτον /

vers 13 πολλαὶ / ἀλλήληισι /

vers 14 ὑλήεσσα /

vers 15 αὐτὴ / χθαμαλὴ /

vers 17 ἀγαθὴ / ἐγώ /

vers 18 γαίης / γλυκερώτερον /

2) ce mélisme est lui aussi facile à réaliser : il représente le symétrique inverse du mélisme descendant, puisque l’accent aigu signifie que la voix, grave sur la première partie de l’élément vocalique, monte vers l’aigu sur la seconde. Exactement comme dans le français "Hein ?", de l’interlocuteur qui a mal entendu.

3) Identifions maintenant la position du mélisme dans la succession T A :
(en gras, la syllabe en T)

vers 9 εἴμ᾽ / Ὀδυσεὺς

vers 10 ἀνθρώποισι / καί / κει /

vers 11 ἐυδείελον /

vers 12 Νήριτον

vers 13 πολλαὶ / ἀλλήληισι /

vers 14 λήεσσα /

vers 15 αὐτὴ / χθαμαλὴ /

vers 17 ἀγαθὴ / ἐγώ /

vers 18 γαίης / γλυκερώτερον /

4) Ne gardons que la liste des mots qui offrent le mélisme ascendant sur T. Nous obtenons :

vers 9 εἴμ᾽ / Ὀδυσεὺς

vers 10 κει /

vers 11 ἐυδείελον /

vers 12 Νήριτον

vers 15 χθαμαλὴ /

vers 17 ἀγαθὴ / ἐγώ /

vers 18 γλυκερώτερον /

5) J’appelle intensio ascendante (notée IA si l’accent est aigu, et iA s’il est grave [2]), ce mélisme que l’on trouve aussi bien sur voyelle longue, comme dans Νήριτον que sur diphtongue, par ex. Ὀδυσεὺς, mais également, comme nous l’avons rappelé au parcours 1, sur groupe voyelle+sonante, du type célèbre ἔννεπε, dans le premier vers de l’Odyssée. Dans ce cas, la voix montera sur la sonante nu, et non sur la voyelle epsilon. Cette prononciation nécessite un peu d’entraînement, mais la sonante, comme son nom l’indique, sonne bien toute seule (facile avec les nasales mu et nu, ainsi que la liquide lambda, plus difficile pour nous français avec la liquide rhô). [3]

6) Soit les deux vers suivants : regardons comment se distribuent à l’intérieur de chaque vers les I A (intensiones ascendantes).

τὴν μὲν ἐγὼ σὺν νηΐ τ᾽ ἐμῆι καὶ ἐμοῖς ἑτάροισι iA1 iA2

Les deux premières Theseis présentent le même mélisme ascendant (ici sur ton moyen, car l’oxyton s’est "couché", devenant baryton, devant le mot suivant).

πέμψω, ἐγὼ δέ κ᾽ ἄγω Βρισηΐδα καλλιπάρηιον IA1 iA2

Voici le même enchaînement, à ceci près que IA1 πέμψω est plus aigu que iA1 τὴν μὲν.

Or les deux vers se suivent ! Vous avez peut-être reconnu le discours d’Agamemnon à Achille au Chant 1, vers 183-184.

7) Identifions la distribution de I et IA dans le passage entier, Chant 1, 173-187 :

φεῦγε μάλ᾽ εἴ τοι θυμὸς ἐπέσσυται, οὐδέ σ᾽ ἔγωγε I1 IA2

λίσσομαι εἵνεκ᾽ ἐμεῖο μένειν· πάρ᾽ ἔμοιγε καὶ ἄλλοι IA2 I3 IA6

οἵ κέ με τιμήσουσι, μάλιστα δὲ μητίετα Ζεύς. IA1

ἔχθιστος δέ μοί ἐσσι διοτρεφέων βασιλήων· IA6

αἰεὶ γάρ τοι ἔρις τε φίλη πόλεμοί τε μάχαι τε· I2 IA5

εἰ μάλα καρτερός ἐσσι, θεός που σοὶ τό γ᾽ ἔδωκεν· iA5

οἴκαδ᾽ ἰὼν σὺν νηυσί τε σῆις καὶ σοῖς ἑτάροισι IA1 iA2 I4 I5

Μυρμιδόνεσσιν ἄνασσε, σέθεν δ᾽ ἐγὼ οὐκ ἀλεγίζω,

οὐδ᾽ ὄθομαι κοτέοντος· ἀπειλήσω δέ τοι δε· I6

ὡς ἔμ᾽ ἀφαιρεῖται Χρυσηΐδα Φοῖβος Ἀπόλλων, I5 IA6

τὴν μὲν ἐγὼ σὺν νηΐ τ᾽ ἐμῆι καὶ ἐμοῖς ἑτάροισι iA1 iA2 I4 I5

πέμψω, ἐγὼ δέ κ᾽ ἄγω Βρισηΐδα καλλιπάρηιον IA1 iA2

αὐτὸς ἰὼν κλισίην δὲ τὸ σὸν γέρας ὄφρ᾽ ἐῢ εἰδῆις iA2 i4

ὅσσον φέρτερός εἰμι σέθεν, στυγέηι δὲ καὶ ἄλλος IA2 I6

σον ἐμοὶ φάσθαι καὶ ὁμοιωθήμεναι ἄντην. I1 iA2 IA5 IA6

Trois remarques seulement (parmi tant d’autres qu’il vous est maintenant loisible de faire vous-mêmes) :
- de fréquents couples d’intensiones 1 + 2
- un "trou" dans cette série au milieu du passage, où I et IA reviennent en fin de vers (5 et 6 plutôt)
- un retour en force avec fusion du couple 1+ 2 et 5 + 6 au dernier vers, dont le profil mélo-rythmique I1+iA2+IA5+IA6 semble l’écho varié des deux précédents vers à 4 intensiones

οἴκαδ᾽ ἰὼν σὺν νηυσί τε σῆις καὶ σοῖς ἑτάροισι IA1 iA2 I4 I5

τὴν μὲν ἐγὼ σὺν νηΐ τ᾽ ἐμῆι καὶ ἐμοῖς ἑτάροισι iA1 iA2 I4 I5

8) I et IA sont à la fois des mélismes voisins par leur position sur T, mais complémentaires dans leur réalisation sonore. L’un descend, l’autre monte, ce qui représente deux ornements opposés du point de vue strictement musical. J’ai été tenté de les ranger dans deux catégories différentes, en ne réservant au départ l’appellation d’intensio qu’au mélisme descendant. Car si l’on utilise la notation musicale moderne pour transcrire l’effet du mélisme descendant sur Thesis, selon le principe du logiciel Scande&Chante de Gilles de Rosny, on voit que seule la première croche aiguë de l’ornement tombe sur la battue temporelle. Dans le cas de IA, la croche aiguë vient donc juste après la battue.
Mais je me suis rendu à l’objection de Philippe Brunet et du Groupe de métrique, selon laquelle toute figure réalisée sur Thesis devait appartenir à la même catégorie.
On verra par la suite l’intérêt esthétique de cette complémentarité, quand on aura parcouru toutes les autres figures possibles du mélos ruthmikos.
 [4]


[1n’entrons pas dans la "querelle du baryton, ou accent grave", que certains considèrent comme pur signe graphique marquant une syllabe atone, et d’autres, dont je fais partie, comme un ton intermédiaire entre l’oxyton et l’atone, sauf dans les groupes appositifs, particulièrement dans le cas de préposition+nom, où la préposition fait corps avec son régime. Mais chez Homère, on sait que la préposition garde souvent son autonomie primitive d’adverbe ou préverbe.

[2il est commode de réserver la majuscule au ton élevé, correspondant aux signes oxyton et circonflexe, et la minuscule au ton moyen, correspondant au baryton

[3Exerçons-nous avec la liste suivante : ἔννεπε / πλάγχθη / ἄλγεα / ἄλλοι / ἔμμεναι / νύμφη / ἀργεϊφόντην / ἅρπυιαι / φάρμακον /

[4Ni les statistiques de Allen, ni celles de Stefan Hagel et Georg Danek, ne prennent en compte cette différence.

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