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Aperçu rapide sur la transmission des textes

Marie Choupaut

dimanche 11 janvier 2009

Aperçu rapide sur la transmission des textes

Le processus qui nous permet, de nos jours, de lire des œuvres écrites il y a plus de 20 siècles, est complexe et laisse une grande part au hasard, et aux aléas de la transmission. Nous ne lisons qu’une infime partie de ce qu’ont écrit les anciens, mais ces fragments de passé ont une place importante dans nos tentatives pour comprendre leur histoire, et en même temps la nôtre. Examinons ce processus.

I - L’écriture et le livre dans l’Antiquité.

1) Supports.

Dans l’Antiquité gréco-latine, on utilise plusieurs supports différents pour l’écriture, selon le contexte. La pierre est le support le plus durable, mais elle est peu pratique et peu diffusable. Elle est réservée aux courtes inscriptions destinées à être vues. La tablette de cire est pratique, mais ne sert pas à déposer une œuvre durable. Elle est utilisée pour les comptes, les brouillons, bref : les écrits qui n’ont pas besoin d’une durée de vie étendue. Le rouleau de papyrus ou de parchemin est le support le plus utilisé dans la diffusion antique des textes : il peut facilement contenir un texte long, il est facile à déplacer et à recopier.

Les rouleaux se conservent relativement bien, mais pas assez pour traverser sans dommage les siècles jusqu’à nos jours. Il nous reste donc très peu d’écrits datant directement de l’Antiquité. Malgré tout, on retrouve encore de temps en temps des papyri très anciens dans les sables d’Egypte.

On sait que les auteurs pouvaient faire copier leurs œuvres pour les diffuser, en général dans leur cercle amis ou de disciples, de leur vivant. Cicéron témoigne de cela dans sa correspondance. Parfois, l’auteur d’un texte écrivait plusieurs versions successives de l’œuvres, et les deux entraient en circulation simultanément.

2) Cas particulier du théâtre grec.

Les tragiques grecs sont avant tout destinés à être joués. Mais pour qu’ils puissent être joués à plusieurs endroits et plusieurs fois, on doit en noter le texte et le transmettre. Le problème de ce type d’œuvre est que, à chaque représentation, le texte change : les acteurs prennent des libertés, adaptent ou oublient le texte. De plus, certains copistes se trompent en recopiant le texte des pièces, et les acteurs qui joueront ces pièces les joueront fautives. Beaucoup de variantes des textes tragiques circulent donc à Athènes, du Ve au IVe siècle avant J.-C.

Au IVe siècle, Lycurgue, grand administrateur d’Athènes, promulgue un décret, par lequel il choisit trois auteurs tragiques, les plus connus à l’époque et les plus joués, donc les plus déformés dans leur texte, et décide qu’ils formeront le canon tragique. Il choisit Eschyle, Sophocle et Euripide, qui sont les trois principaux auteurs tragiques à nous être parvenus. Il décide aussi de fixer le texte de leurs pièces et d’interdire formellement aux acteurs de le modifier lors des représentations. Il fait copier un unique exemplaire de chaque pièce retenue, le texte le plus fidèle possible à l’original selon lui, et le confie aux archives de la cité. Selon le pseudo-Plutarque dans ses Vies, le secrétaire de la cité devait lire aux acteurs cette version officielle, qu’ils devaient apprendre et jouer exactement sous peine d’amende.


II - L’époque hellénistique (IVe – IIIe s.) et les éditeurs alexandrins.

Sous le règne de Ptolémée Ie, général d’Alexandre le Grand qui a fondé en Egypte la dynastie lagide, le centre culturel du monde grec passe en -288 d’Athènes à Alexandrie, désormais territoire de langue grecque. Le roi fait construire un musée et une bibliothèque, et fait venir de nombreux savants et lettrés, dont un prestigieux élève d’Aristote, Démétrios de Phalère. Les premières éditions de textes savantes voient le jour. Alexandre l’Etolien et Aristophane de Byzance auraient établi l’édition des tragiques, organisant les textes en strophes, ajoutant une ponctuation, expurgeant les textes de ce qu’ils pensaient être apocryphe (c’est à dire écrit par quelqu’un d’autre).
Pour les aider, Ptolémée III Evergète emprunta l’exemplaire officiel athénien réalisé par Lycurgue... et ne le restitua jamais. A la même époque, Callimaque compile à Alexandrie des listes bibliographiques et biographiques appelées pinakès. Il doit pour cela établir l’authenticité des textes.
Le travail de ces alexandrins confirme Eschyle, Sophocle et Euripide comme canon tragique grec.
Ils copient aussi beaucoup de nouveaux papyri contenant les œuvres tragiques, afin de mieux les diffuser. On sait qu’ils possédaient plus de textes que nous, mais qu’ils en avaient déjà perdu une partie. Sur plus de 90 pièces d’Euripide, ils en avaient 68. Il nous en reste seulement 18.
Le travail des Alexandrins, qui éditent les textes avec soin, les regroupent et les disposent en strophes, et enfin les diffusent, nous est très précieux. C’est en effet sur leurs éditions que seront copiés beaucoup de manuscrits postérieurs. C’est probablement grâce à eux que les romains connaissaient bien les auteurs grecs, et c’est leur sélection d’auteurs qui nous est parvenue.

III - Les aléas de la transmission : de l’Antiquité à l’imprimerie.

On a retrouvé il y a peu à Herculanum (Italie) des rouleaux fossilisés qui nous montrent qu’à Rome et aux alentours, on écrivait toujours sur des rouleaux au premier siècle. Nous avons aussi découvert des textes que nous ne connaissions pas, ou seulement en partie. A part ces découvertes ponctuelles, le corpus antique que nous avons conservé est généralement fixe.
Pourquoi a-t-on perdu tant d’œuvres antiques ? Et comment avons-nous pu en conserver tant d’autres ?

1) Du rouleau au codex.

Le rouleau avait bien des avantages que nous avons vus, mais aussi des inconvénients. En effet, un rouleau, c’est peu pratique pour revenir en arrière dans le texte ou retrouver un passage précis : il faut tout dérouler, réenrouler sans cesse. La navigation dans le texte s’en trouve compliquée.
Aux alentours du IIIe ou IVe siècle après J.-C., on voit apparaître une nouvelle forme pour le livre, qui est celle que nous utilisons de nos jours : le codex. Il s’agit d’un ensemble de pages réunies en cahiers reliés ensemble. On peut donc le feuilleter, retrouver une page précise, etc...
Le codex est composé de parchemins, sur lesquels on a entrepris de recopier les anciens rouleaux pour pouvoir lire les textes plus facilement. Seulement à l’époque, seuls ont été copiés les textes qui étaient à la mode et intéressaient les lecteurs de la fin de l’Antiquité. Certaines œuvres, alors négligées, ont sombré dans l’oubli car elles sont restées à l’état de rouleau, état qui rebutait les lecteurs. Elles ont cessé de circuler.
Pendant plusieurs siècles, on a cessé de copier les manuscrits. Les codex sont restés en l’état, et ont pour la plupart "dormi" dans les bibliothèques et les monastères. Le parchemin était trop coûteux pour qu’on copie en abondance, et les lettrés trop peu nombreux.

2) Le IXe siècle : Charlemagne et la résurrection des bibliothèques dans l’Occident latin.

Au IXe siècle en Occident, Charlemagne a besoin de lettrés pour fonder son empire et s’occuper de l’administrer correctement. On sort donc des monastères les vieux codex écrits en onciales (écriture antique) et on entreprend de les recopier à nouveau, afin de faire apprendre le latin et la culture classique à la future élite. On invente une nouvelle écriture plus lisible et accessible, la minuscule caroline. Là encore, on sélectionne ce qu’on veut copier et donc diffuser. De nouvelles œuvres sont laissées de côté et sombrent dans l’oubli parce qu’on ne veut plus les lire. Puis, peu à peu, on ne peut plus du tout les lire car on a oublié l’ancienne écriture difficile à déchiffrer. Beaucoup de manuscrits sont perdus, et tombent en poussière. Quant aux anciens rouleaux qui n’avaient pas été recopiés, ils tendent à s’effriter ou à simplement disparaître.
Mais les manuscrits que l’on souhaite préserver sont copiés, diffusés, et retrouvent une seconde vie. Ils renaîtront encore une fois au XII° siècle, où une nouvelle frénésie de copie s’empare des moines et des lettrés, accroissant la diffusion des textes survivants.

3) Les manuscrits grecs et leur arrivée en occident.

Pendant des siècles, on copie les manuscrits latins, on les lit, on les diffuse. Mais presque personne en Occident ne sait lire le grec. En revanche, en Orient, l’empire byzantin parle grec, lit le grec et l’écrit dans une écriture devenue cursive au IXe siècle : on possède ainsi des manuscrits d’auteurs classiques grecs. Mais il faut attendre que la capitale de l’empire d’orient soit menacée par les Turcs au XVe siècle pour que, fuyant les invasions, les lettrés arrivent en Europe occidentale avec dans leurs bagages tout ce qu’ils peuvent emporter comme textes à sauver. Ils arrivent en pleine Renaissance, et la soif d’apprendre des humanistes aspire à redécouvrir le grec grâce à ces nouveaux venus. La culture grecque et la culture latine antiques sont à nouveau réunies. On redécouvre Platon, Homère, et les tragiques grecs. On copie massivement les manuscrits latins et grecs, on les échange, on les compile, on les commente, on les traduit.
Mais un autre événement va bientôt bouleverser à nouveau la transmission des textes.

4) L’imprimerie.

Au milieu du XVe siècle, Gutemberg invente en Europe l’imprimerie à caractères mobiles. Au début, on imprime peu, et l’usage des manuscrits reste répandu, car on les considère comme plus beaux et plus agréables à utiliser. Mais au XVIe siècle, on commence massivement à essayer de produire des livres imprimés avec tous les textes auparavant manuscrits qu’on veut diffuser plus largement et conserver. En effet, imprimer permet une production plus abondante facilement, rapidement et efficacement. Mais encore une fois, on sélectionne les textes que l’on veut faire passer sur ce nouveau support, et on en laisse d’autres de côté. Plus grave, pour pouvoir composer les planches à imprimer, on démonte, on démembre et on détruit les manuscrits.
Les tragiques grecs sont néanmoins conservés et diffusés, notamment grâce à Guillaume Budé, appuyé par François Ier, qui fonde un collège où on enseigne toutes les langues connues de l’Antiquité (latin, grec, hébreu). Helléniste averti, il édite et diffuse les textes grecs, qu’il fait imprimer en inventant une nouvelle forme de lettres grecques, très élégante et adaptée à l’imprimerie. Il édite aussi des textes latins, et traduit en latin des œuvres grecques.

Une fois les textes ainsi imprimés, ils ont été reproduits et sont facilement parvenus jusqu’à nous.

Les textes antiques, en particulier les tragiques grecs qui, étant joués, se sont modifiés, et étant en grec, ont longtemps été exclus d’occident, ont eu bien de la peine à nous parvenir. Cela explique pourquoi on en a tant perdu. Mais une partie non négligeable a traversé 25 siècles d’histoire pour nous parvenir. A l’ère numérique, on diffuse encore plus largement les textes, partageant ainsi le patrimoine de l’humanité.

Marie Choupaut, étudiante de Lettres Classiques à l’université de Rouen

Jean Irigoin, La tradition des textes grecs. Pour une critique historique. Paris, Les Belles Lettres 2003

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