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Jocaste : de la mère à l’épouse

Chloé Cosnefroy

dimanche 11 janvier 2009

Jocaste : de la mère à l’épouse, dans Œdipe-Roi de Sophocle

Cette année, j’ai choisi de travailler sur les tragédies grecques, et en particulier sur les grands personnages féminins dans leurs rapports avec les personnages masculins, sans faire de distinction entre les trois poètes tragiques grecs Eschyle, Sophocle et Euripide. En effet, ces trois auteurs ont pu traiter les mêmes personnages issus d’une même tradition mythique, mais ils ont pu leur donner une envergure ou un angle de vue différents, d’où des divergences subtiles, mais appréciables. J’ai dû restreindre mon corpus de textes autour de quatre personnages féminins : Antigone, Electre, Médée et Hécube. Eloignées les unes des autres dans l’espace, elles le sont aussi au niveau du statut « social » : Antigone et Electre sont encore des vierges, des jeunes filles, tandis que Médée et Hécube sont mariées et ont eu des enfants.

La pièce Œdipe Roi (représentée entre -430 et -420), de Sophocle nous offre un personnage féminin tout à fait particulier, et qui se trouve être la seule femme de la pièce : Jocaste, veuve de Laïos et épouse d’Œdipe. Dans le premier épisode où elle apparaît, elle joue un rôle d’arbitre entre Œdipe et Créon : elle contient l’une et l’autre fureur, et surtout celle d’Œdipe qui en tant que roi doit savoir se maîtriser. Ici son rôle est intéressant puisqu’elle va se poser comme une sorte d’arbitre entre les deux hommes : est-ce un rôle que l’on délègue à une femme ? Mais Jocaste aura à nouveau ce rôle d’arbitre dans les Phéniciennes d’Euripide (-407 ?), entre ses deux fils Etéocle et Polynice. Pourquoi, dans Œdipe-Roi, Sophocle lui a-t-il assigné ce rôle, aussi bref soit-il ? C’est que Jocaste reste la seule à savoir contenir et maîtriser la fureur d’Œdipe. Créon n’est plus digne de confiance, pas plus que Tirésias, « l’auguste devin ». Dès ce moment, qui marque aussi sa première entrée sur scène, Jocaste joue un rôle important, à l’image de celui du chœur qui suit toujours d’assez près le héros tragique : elle devient sa plus proche amie, « son confident le plus précieux », puisqu’elle est certes son épouse mais aussi la personne la plus fiable pour lui.

Durant ce même épisode, on trouve la scène de la « double confidence » : Jocaste lève les doutes d’Oedipe sur la crainte qu’il a d’avoir tué Laïos autrefois. Elle a paru effrayée par l’attitude de son époux et des paroles qu’il a prononcées. Et même si elle croit encore en l’innocence d’Œdipe , il lui a fallu contenir sa crainte et ses doutes, rôle qu’elle a assumé durant tout cet épisode. D’une certaine façon, elle a l’ascendant sur lui : c’est à elle qu’il s’en remet pour obtenir des réponses, c’est elle qui gère et maîtrise ses accès de fureur. Les propres paroles d’Œdipe montrent assez bien quelle importance elle a pour lui : « Oui, je te le dirai. Je te respecte, toi, plus que tous ceux-là. » (v.700) ; « Quel confident plus précieux pourrais-je donc avoir que toi, au milieu d’une telle épreuve ? » (v.773).

Mais il faut toujours garder à l’esprit que Jocaste possède un double statut ambigu : elle est à la fois épouse et mère d’Œdipe sans le savoir. La grille de lecture s’en trouve donc bouleversée puisqu’Œdipe est avant tout son fils : elle n’aurait jamais dû l’épouser et avoir de lui des enfants. On trouve le même rôle de confidente dans les Suppliantes (-422), d’Euripide : Aethra s’entretient avec son fils Thésée sur ce qu’il convient de faire pour les corps des guerriers morts retenus dans la ville de Thèbes. Là, pas de doutes possibles : Aethra est bien présentée comme la mère de Thésée. C’est ce qui rend pour nous l’ambiguïté du statut de Jocaste par rapport à Œdipe plus frappante : c’est en tant que mère qu’elle aurait dû jouer ce rôle de confidente auprès de lui, et non pas en tant qu’épouse.

Dans le deuxième et dernier épisode où Jocaste apparaît, son rôle change quelque peu : à partir de ce moment, et l’une de ses phrases le signale (« Puis donc que mes conseils n’obtiennent rien de lui, […] », v.918), ses paroles et conseils n’auront plus d’effets sur Œdipe : il va lui échapper, entraîné qu’il est dans sa quête de la vérité. D’ailleurs, Jocaste semble un peu trop vouloir qu’Œdipe s’en tienne à ce qu’elle lui dit : elle semble savoir des choses, mais ignore à qui les appliquer.

Après l’arrivée du Corinthien, Jocaste est soulagée pour Œdipe, mais elle doit encore faire face à ses craintes, car il redoute le lit d’une mère. Cette évocation de sa « mère » marque cruellement l’ironie tragique et montre avec beaucoup de force à quel point l’image de la femme maternelle est perturbée. La tentative du Corinthien pour rassurer Œdipe est elle-même vaine, du moins pour les spectateurs qui connaissent les grandes lignes du mythe, puisqu’il lui annonce que sa mère n’est pas Mérope, la femme de Polybe ; mais Jocaste a tout compris,elle a saisi la vérité avant tout le monde : elle réagit avec violence à la question d’Œdipe qui s’est tourné vers elle : « Et n’importe de qui il parle ! N’en aie nul souci. De tout ce qu’on t’a dit, va, ne conserve même aucun souvenir. A quoi bon ! ». Mais il est trop tard, Jocaste a perdu tout contrôle, à la fois sur Œdipe et sur elle-même. Elle reprend la posture de suppliante qu’elle avait adoptée plus haut et exhorte Œdipe à ne pas vouloir en savoir davantage : « Non, par les dieux ! Si tu tiens à la vie, non, n’y songe plus. C’est assez que je souffre, moi. » (On peut rapprocher cette dernière phrase de celle d’Antigone dans la pièce éponyme : « Que je meure, moi, c’est assez », adressée à Ismène) ; « Arrête-toi pourtant, crois-moi, je t’en conjure. » Mais ce qui montre que Jocaste ne peut plus maîtriser Œdipe, c’est qu’il s’irrite : « Eh bien !, tes bons avis m’exaspèrent à la fin. » Jocaste peut supporter sa propre douleur si Œdipe n’apprend rien de la vérité. Mais la machine tragique est en place : d’une certaine façon, c’est Œdipe qui la pousse à la mort, puisqu’il refuse de l’écouter. Jocaste prononce ces dernières paroles terrifiantes : « Malheureux ! malheureux ! Oui, c’est là le seul nom dont je peux t’appeler. Tu n’en auras jamais un autre de ma bouche. » A nouveau, référence implicite au statut maternel : Jocaste, dont le fils a été abandonné, ne l’a jamais appelé d’un nom qu ’elle lui aurait donné pour le reste de sa vie, et elle n’a pas assumé les devoirs maternels qu’elle lui devait. Sorte d’ironie tragique : c’est effectivement le seul nom qu’elle donnera à son fils Œdipe, mais elle seule en est consciente : Œdipe prend son attitude pour de l’orgueil de femme. Le rapport homme/femme est ici complètement déplacé, voire dénaturé, comme il l’est depuis le début de la pièce, mais c’est dans ce passage-clé qu’il est le plus frappant et terrible, car lourd de conséquences.

Puis Jocaste s’en va, disparaissant comme personnage de la pièce : la vérité ne fait plus de doute. Œdipe a compris et s’en va à son tour. Quelques instants après, un messager annonce la mort de Jocaste, une mort brutale : « Un mot suffit ». Nicole Loraux, dans son ouvrage Façons tragiques de tuer une femme, parle d’une « mort qui lui appartienne en propre, qu’[…]elle se la soit infligée elle-même à elle-même ou que, de façon plus paradoxale, on la lui ait imposée. » (p.28), sur le suicide comme mort féminine qui redessinerait le rapport homme/femme à la fin de la pièce. Jocaste se pend dans la chambre conjugale, le thalamos, où elle s’était réfugiée et où elle « [peut], avant de se tuer, se redire à elle-même son identité » (p.52), c’est-à-dire qu’elle appelle Laïos, son premier époux, en gémissant, renouant ainsi avec l’ordre naturel des choses. « Au moment de sauter dans le vide, c’est la présence absente de l’homme qu’en chaque point du thalamos la femme retrouve une dernière fois. » (p.53). Jocaste, comme toutes les femmes, vient d’un monde clos, de ses appartements où toute femme se tient, et finit par y retourner pour mourir, dérobée aux yeux de tous : le suicide est donc une mort proprement féminine, sur laquelle elle a tout pouvoir. Sous quel nom meurt Jocaste, par rapport à Œdipe, en définitive ? Sous celui de mère, d’épouse, ou bien sous les deux noms ? On peut dire, pour conclure, qu’elle meurt en tant que mère pour Œdipe, puisqu’elle s’est enfuie dans le thalamos, qu’elle partageait originellement avec Laïos : là, elle a renoué avec son statut premier -épouse de Laïos-, et c’est pour ce dernier qu’elle est morte en épouse, rétablissant à la fin de la pièce le rapport homme/femme qui était dénaturé.

Chloé Cosnefroy, étudiante de Lettres Classiques, Université de Rouen

Bibliographie :

* Mythe et tragédie en Grèce, P. Vidal-Naquet et J.P. Vernant, 1972 (1e édition), 2001, Paris, La Découverte/Poche.
* Façons tragiques de tuer une femme, N. Loraux, 1985, Paris, Hachette.

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