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Sur le papier, sur la scène

Encore sur le mètre et le rythme

vendredi 19 juin 2009, par Philippe Brunet

Pour prévenir les incompréhensions qui gênent parfois les métriciens et les rythmiciens, je voudrais faire une sorte de préambule.

Une analyse de pure métrique serait facilement tournée en dérision par les rythmiciens ; une interprétation rythmique serait vite considérée comme douteuse par les métriciens effarouchés devant la hardiesse de tel ou tel choix.

Mais il est important de savoir de quel champ on relève lorsque l’on opère sur les mètres grecs ; il faudrait parvenir à faire la synthèse, ou, si ça n’est pas possible, rester conscient de ce qui pense en nous lorsqu’on pense en métricien et de ce qui agit, peut-être, en nous, lorsque l’on agit en rythmicien.

La métrique est une discipline de la philologie, la rythmique est une branche de la musique. De la viennent parfois les difficultés pour les réconcilier.

Les métriciens sont à la fois attentifs à la transmission du texte et aux conditions de sa transmission, et ils deviennent experts en colométrie : tout leur travail consiste à recueilir les signes de la versification (vers, strophes, bien sûr, mais aussi ces éléments plus brefs que sont les côla).

Dans le cas des stiques, les vers sont identifiés ; dans la poésie lyrique, la première tâche est de repérage, d’analyse des éléments constituants de la strophe.

Les frontières des éléments ne sont pas toujours tranchées (diérèse, fin de période) ; le plus souvent, la phrase enjambe sur les éléments métriques.

Ce premier travail effectué par les philologues est sous-tendu par les données codicologiques, paléographiques, éditoriales au sens large, mais aussi par l’idée rythmique qui malgré tout guide le métricien.

Car c’est là le paradoxe, le métricien est guidé par une idée du rythme, tout comme le mètre repose sur un certain rythme. Mais le métricien reste pris dans son idée métrique (découpage de séquences identifiables, sinon perceptibles dans leur nature rythmique). Il reste dans sa métrique de papier. Toute son ingéniosité, toute la science alexandrine, romaine, byzantine, celle de la Renaissance et des philologues modernes est convoquée dans le but de séparer, d’analyser les éléments versifiés de la strophe.

Il recherche des séquences, des éléments connus, identifiés par ailleurs, il établit des cohérences, et des correspondances, dans les systèmes à responsio.

Admettons que son analyse soit faite. Que le métricien ait fait son travail. Prétend-il connaître le rythme de ce qu’il a séquencé, ordonné, défini ? Son classement, son analyse suffit-elle à définir rythmiquement la strophe analysée, à la faire vivre ? Quel est ce savoir musical, musical parce que rythmique, qui se laisse appréhender par la raison métricienne ? Il me paraît très important d’apprécier le degré de pertinence de la métrique du point de vue du rythme.

A sa manière, le métricien compte des temps ; il analyse les dipodies, les tripodies, les tétrapodies etc. Dire avec les métriciens qu’un vers compte quatre temps marqués, c’est reconnaître, par exemple, sa nature de dimètre (anapestique, iambique, choriambique, ionique, glyconien etc.). il va de soi que la valeur attribuée sur le papier à un tel décompte ne préjuge en rien de la valeur rythmique, très variable, de ces différents mètres. Ainsi, la dipodie anapestique compte 8 temps, la dipodie dactylique également ; la dipodie iambique ou la trochaïque oscille entre 6 et 7, avec une marge d’incertitude, dans laquelle les Anciens reconnaissaient une part d’irrationel. Quant au choriambe ou à l’ionique, il n’existe que dans le dimètre, qui double le nombre de ses 6 temps.

L’interprétation rythmique d’un texte métrique est sujette à de grandes marges d’interprétation : à la fois dans la prise en compte des constituants de la syllabe et dans le passage au rythme.

Même pour un rythme bien connu, pour un mètre bien identifié, les philologues ne s’accordent pas. Ils parlent fort quand ils se disputent. Mais on a trop rarement l’occasion de les entendre.

Dans la construction strophique, les changements et alternances de rythme jouent un rôle essentiel : les questions très délicates de seuil et de limite, posées par les métriciens, et celles de pulsation et de durée, posées par les rythmiciens trouvent leur résolution dans l’acte de la "perfomance". L’interprétation vivante est en effet seule dépositaire d’un sens global.

Au-delà du rythme, les questions d’accent musical des mots, de phrasé, de mouvement de la phrase, de jeux phoniques contribuent à façonner la chair du poème, mais ne sont constitutifs ni du mètre ni du rythme ; ils existent à travers ces derniers et en soulignent certaines caractéristiques.

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