Accueil > La traduction métrique des classiques > Iliade, La mort de Sarpédon (traduction)

Iliade, La mort de Sarpédon (traduction)

(16. 458-531, trad. Philippe Brunet, L’Iliade, Point Seuil 2012)

jeudi 30 avril 2015

Elle se tut. L’écoutant, le re des dieux et des hommes,

Zeus, fit pleuvoir une fine rosée de sang sur la terre,

460 pour honorer ce fils que Patrocle devait lui occire

dans la fertile Troade, loin de sa terre natale.

Lorsqu’ils se furent rapprochés tous deux l’un de l’autre,

alors Patrocle frappa ce guerrier fameux, Thrasyme,

qui, du roi Sarpédon, était l’écuyer très-file.

465 Il l’atteignit au bas-ventre : ses membres, d’un coup, se défirent.

Sardon le manqua de sa javeline splendide

qu’il lança en deuxième ; il touchadase à l’épaule

droite ; alors le cheval hennit, perdit tout son souffle,

et sa vie s’envola : il s’écroula dans le sable.

470 Les deux chevaux s’écartant, le joug craquait, et les nes

s’emlaient ; le cheval de volée gisait sur la terre.

Automédon le fameux lancier mit fin au désordre :

il dégaina sa grande épée le long de sa cuisse,

puis bondit et d’un coup, sans faillir, trancha les attaches,

475 laissant les deux chevaux repartir et tendre les longes.

Ils rejoignirent alors, tous les deux, le conflit ronge-l’âme.

Et de nouveau, Sarpédon le manqua de sa lance splendide,

car la pointe passa par-dessus l’épaule sénestre

de Patrocle, et Patrocle brandit en deuxième le bronze.

480 Ce ne fut pas en vain que le trait jaillit de sa paume !

Il l’atteignit au diaphragme, tout contre son coeur insondable.

Il croula comme croule un peuplier ou un chêne,

ou un pin élancé, que les charpentiers, en montagne,

coupent du fer de leur hache, le destinant aux navires.

485 C’est ainsi qu’il gisait, devant chevaux et voiture,

gémissant, agrippant la terre sanguinolente..

Comme un lion rôdant au milieu du troupeau marche-torse,

tue un taureau à la robe de feu, à l’âme farouche,

– il succombe, gémissant, sous les griffes du fauve –

490 ainsi, le chef des guerriers lyciens, sous le coup de Patrocle,

touché à mort, grondait, et disait à son compagnon d’armes :

"Doux Glaucos, guerrier hardi, maintenant il faut être

un vaillant lancier et un fantassin plein d’audace ! !

Cours à présent au funeste combat, si tu es intrépide.

495 Tout d’abord, excite les chefs de la foule lycienne,

âprement, à mener près de Sarpédon la bataille.

Viens ensuite toi-même auprès de moi pour combattre :

j’attirerai sur toi le ridicule et la honte,,

tous les jours qui suivront, si jamais la foule achéenne

500 vient dépouiller mon corps, tombé près du parc des navires..

Va, tiens bon, excite l’ardeur de tout notre peuple."

Il se tut. Et la mort finit par couvrir sous son voile

ses narines, ses yeux. L’autre mit un pied sur son torse,

puis arracha la lance, et, avec celle-ci, le diaphragme.

505 Il lui fit rendre l’âme avec la pointe tranchante.

Les Myrmidons, près de lui, retenaient les chevaux hors de souffle,

qui voulaient fuir, le char étant privé de son maître.

Et Glaucos l’entendait, accablé d’une atroce souffrance.

Et son coeur se serrait de n’avoir pas pu le défendre.

510 Il se saisit le bras, là où le mordait la blessure,

là où Teucros bondissant l’avait touché de sa flèche,

depuis le haut rempart, pour défendre ses compagnons d’armes.

Il invoqua, suppliant, Apollon, dieu-des-cibles-lointaines :

"Daigne m’entendre, Seigneur, que tu sois dans ton gras territoire

515 de Lycie, ou dans Troie : vers tout lieu, tu peux tendre l’oreille,

quand un homme est souffrant, comme moi, que la peine désole.

Car j’ai là une horrible plaie : des douleurs lancinantes

me traversent le bras, sans que le sang réussisse

à sécher, ce dont j’ai l’épaule toute pesante.

520 Plus moyen de tenir droite ma lance, impossible

d’aller me battre ! Il est tombé, le meilleur de nos hommes,

Sarpédon, ce fils de Zeus, que son père abandonne !

Mais au moins, Seigneur, guéris ma blessure qui saigne,

calme donc mes douleurs, donne-moi la vigueur : que j’exhorte

525 les Lyciens à reprendre courage, à rallier la bataille !

J’irai moi-même combattre autour du corps immobile."

Il suppliait. Phoibos Apollon entendit sa prière.

Vite, il calma la douleur, et sur l’affreuse blessure,

il sécha le sang noir, insufflant la vigueur dans son âme.

530 Et Glaucos le sentit : il se réjouit dans son âme

qu’un immense dieu eût vite exaucé sa prière.