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La ronde des ioniques

du pas tournant au choeur circulaire

samedi 11 mai 2013, par Philippe Brunet

Des Perses aux Bacchantes, en passant par Anacréon, comment l’ionique mineur se prête à la restitution chorégraphique.

La plupart des mètres grecs présentent des mesures dont la durée varie même si la structure rythmique reste la même.

Le rythme ionique a l’avantage d’être toujours égal à lui-même, en principe, quand il n’intervient pas dans un ensemble polyrythmique. Il peut être dansé à trois temps indépendamment du texte, contrairement à la plupart des autres textes de la poésie lyrique où le danseur doit connaître la quantité des syllabes pour produire les pas.

La double cellule de base, ou dimètre ionique, est la suivante u u - - u u - -.
Sur cette base à trois temps, l’alternance des pieds produit la double cellule suivante :

d g D ! D g d G ! G

ite Bakkhai, ite Bakkhai

Ici je note d le pied droit posé, g le pied gauche posé, D ! le pied droit frappé-levé sur la longue ; D le pied droit posé sur la longue. C’est d’après ce principe qu’ont été dansées les strophes ioniques des Bacchantes d’Euripide (Démodocos 2012), sur un mélos de François Cam. Sur le motif répété (ite Bakkhai, ite Bakkhai), le Choeur produit même un saut au 2e temps (sur la longue intonée, à voyelle brève en syllabe fermée).

Si la cellule ionique est dansée en cercle à reculons, comme dans nombre de danses crétoises, avec un premier pas latéral croisé arrière, et un dernier pas arrière frappé-levé (D ¡), on obtient la répétition de la cellule :

d g D ! D¡ d g D ! D¡

peperâken men ho persep-(tolis êdê)

Dans les Perses, repris en 2013, sur la musique de 2001 écrite par Jean-Baptiste Apéré, ce pas a été appliqué à la parodos, avec un dispositif de ronde. Dans la strophe, le Choeur part du pied droit pour tourner vers la gauche, dans le sens des aiguilles d’une montre ; dans l’antistrophe, le Choeur part du pied gauche pour tourner vers la droite, dans le sens contraire aux aiguilles d’une montre.

Ce mouvement alterné de la strophe et de l’antistrophe, chez les Anciens, était compris comme un mouvement vers le couchant ou vers le levant, dans un rapport très puissant de la danse à l’environnement planétaire (cf. Préface aux scholies de Pindare 306 Drachmann, III).

Des ioniques anacréontiques

Une bonne partie des chansons d’Anacréon, anciennes ou plus récentes (composées dans la tradition d’Anacréon), était composée dans le mètre dit anacréontique. Ce mètre est une variante anaclastique, ou syncopée, du dimètre ionique. En voici le schéma :

u u - u - u - -

d g D ! d G ! g D ! D

L’ordre des pieds s’inverse la deuxième fois. On trouve ce mètre mêlé aux dimètres ioniques. L’effet de variation est très puissant. Et il peut être intéressant d’avoir la battue ionique stricte et la battue anacréontique exécutées conjointement.

Chez les poètes dramatiques, d’Eschyle à Euripide, on rencontre aussi des "anapestes" ( u u - ) au milieu des ioniques. On ne sait si ces cellules sont à interpréter à deux ou à trois temps. Dans les Perses (version de 2013), nous les avons chantées et dansées à deux temps, avec une rupture de l’homogénéité du rythme qui n’a pas gêné ; dans les Bacchantes (2012), nous les avons maintenues à trois temps en introduisant un silence (Asiâs ˅ apo gâs ˅ etc.).